"Justice. Outre leur rôle dans la mort des moines trappistes, les
autorités algériennes pouraient également être impliquées dans le meurtre (NDLRB. Lire "assasinat") de l'évêque d'oran, Mgr Claverie, en
1996".
Origine .
Le Figaro . 7 juillet 2009 p. 9.
Algérie, le testament de Mgr Claverie
Par Hugeux Vincent, publié le 08/08/1996
Victime le 1er août 1996 - de même que son jeune chauffeur - d'un attentat à la bombe, Pierre Claverie est le dix-neuvième religieux chrétien assassiné en Algérie.
Lorsque la mort l'a fauché, l'évêque d'Oran rentrait d'Alger, où il s'était entretenu avec le ministre français des Affaires étrangères. Comment ne pas voir dans ce meurtre un châtiment infligé à
l'ancienne puissance coloniale, résolue envers et contre tout à instaurer avec l'Algérie de Liamine Zeroual des relations «sereines et cordiales»? Paris, soutient Hervé de Charette, visiblement
affecté, «ne se laissera pas détourner de son chemin». Faut-il en conclure que ce meurtre n'a rien changé? Non. Si elle ne suffit pas à vider de son sens une présence chrétienne humble et
fraternelle en terre d'islam, la mort de Pierre Claverie enferme un peu plus l'Algérie dans son autisme suicidaire. Temps cruels pour les esprits libres. Pris en étau entre la censure du pouvoir
et les commandos islamistes, les journalistes algériens mènent eux aussi un combat désespéré, que L'Express a choisi de raconter .....
C'était un matin de février dernier. De passage à Paris, Pierre Claverie, évêque d'Oran, assassiné par un groupe islamiste le 1er août et inhumé cinq jours plus tard,
m'avait invité à le retrouver au couvent des dominicains de la rue des Tanneries, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Nous devions discuter d'une idée de reportage dont L'Express lui avait
fait part quelques mois auparavant, sujet d'une correspondance nourrie par télécopie: il s'agissait de partager, durant une ou deux semaines, la vie d'une communauté chrétienne de l'Oranais
immergée dans la réalité algérienne et d'éclairer ainsi l'énigme du «pourquoi rester?». Dans un premier temps, l'évêque natif de Bab el-Oued jugea le projet prématuré. «Autant je suis prêt à
m'engager personnellement, nous écrivait-il, autant je ne peux faire courir de risques à la communauté chrétienne comme telle, ne serait-ce qu'en attirant l'attention sur ses activités.» Mais ce
lundi d'hiver, Pierre Claverie a changé d'avis. «J'ai réfléchi. Il faut le faire.» Le dominicain évoque aussi la cécité du pouvoir, incapable de tirer profit d'un triomphe électoral pour partie
contesté, et le danger d'une explosion sociale. Puis il raconte, atterré, le carnage survenu quelques jours plus tôt non loin d'Oran. «Une dizaine de jeunes islamistes désertent le maquis pour
rentrer chez eux. Aussitôt, leurs ex-frères d'armes investissent le village et traînent les ??traîtres'' sur la place. Là, tous seront égorgés sous les yeux des leurs. Pour l'un d'entre eux, par
son frère aîné. On en est là.» Au lendemain de l'enlèvement des sept moines trappistes de Tibherine, l'évêque nous demandera, au nom de la sécurité des siens, d'ajourner notre voyage. Joint par
téléphone dès l'annonce de leur assassinat, il insiste sur la chaude sympathie des voisins algériens et son inébranlable volonté de poursuivre sa tâche. «Nous ne sommes pas suicidaires. Il y a un
débat algéro-algérien, islamo-islamiste, dans lequel on peut devenir un enjeu. Si nous abandonnons, ceux qui veulent la purification ethnique ou religieuse auront gagné. C'est un fait, mais il
faut savoir en payer le prix.» Lui a su. Interrogé par un collectif de radios chrétiennes à la veille de la visite à Alger d'Hervé de Charette, Pierre Claverie avouait redouter un «attentat
spectaculaire».
Fin connaisseur de la culture arabe et du Coran, celui qui se présentait parfois comme un «cheikh chrétien» restait réfractaire aux chimères d'un dialogue
interreligieux purement institutionnel. «Nous n'avons pas encore, disait-il, les mots pour dialoguer. Il faut d'abord vivre ensemble.» C'est au nom de cette abrupte lucidité qu'il contesta la
tribune offerte au Front islamique du salut (FIS) par la rencontre de Sant'Egidio, rassemblement à Rome, en janvier 1995, des mouvements d'opposition au régime de Liamine Zeroual.
Les 9 et 10 mai, l'évêque d'Oran avait présenté à Paris ses Lettres et messages d'Algérie (Karthala), recueil de chroniques rédigées entre 1988 et 1995. En novembre de
cette année-là, le meurtre de soeur Odette, abattue dans le quartier algérois de Kouba, lui avait inspiré un texte où affleurent la fougue, le franc-parler et le sens de l'ironie que les frileux
lui reprochaient tant. Pierre Claverie semble, dans cette adresse aux «héros embusqués», interpeller ses propres assassins. «Bravo! Les héroïques combattants de la justice ont encore frappé. Ils ont dû [...] choisir les victimes les plus significatives, prendre en filature ces victimes
désignées, durant des jours ou des semaines, pour déterminer leur emploi du temps, faire la carte de leurs déplacements, évaluer leur capacité de réaction et, en conséquence, choisir l'armement
nécessaire, le point d'attaque, les itinéraires de dégagement. Ils se sont donc réunis pour mettre au point ce scénario, fixer le jour, l'heure, le lieu, et désigner les exécutants. Alors,
ceux-ci ont commencé leur traque: ils ont épié, suivi, attendu leurs cibles. [...]
«Bravo! A vous qui avez choisi ce genre de guerre que vous appelez parfois djihad, guerre sainte contre les ennemis de Dieu, les tyrans et les exploiteurs, les corrompus et les
hypocrites, ??les mécréants, les juifs et les chrétiens'' (GIA dixit). [...] Vous avez, par vos durus (leçons) et vos prêches, patiemment formé vos disciples; les éduquant pour en faire les
exécutants dociles des décrets divins, les convainquant de la noblesse de leur mission et leur promettant les récompenses éternelles. Tuer un kafir (mécréant), n'est-ce pas une hassana
(méritoire)? Vous leur avez aussi donné une formation militaire car, disiez-vous, les forces du Mal se dresseraient pour détruire les forces du Bien: il faudrait donc combattre sur la voie de
Dieu. Et puis vous êtes rentrés dans vos foyers pour goûter la paix que Dieu donne au fidèle da'y (missionnaire), au fqih (juriste, théologien) scrupuleux, au pieux imam, au sage mufti
(jurisconsulte), au alim (savant) cultivé, au khateb (prédicateur) éloquent.
Coupable d'être en vie? «Bravo! A vous les chefs politiques et les courageux émirs qui avez élaboré programmes et stratégies pour abattre le taghut (tyran) et faire advenir la cité idéale. Prudents,
vous avez souvent pris vos distances et vous donnez votre bénédiction et vos commentaires sentencieux à partir de Paris, Londres, Bonn ou Washington. Vous vous payez même le luxe d'apporter votre
contribution et votre soutien au dialogue, à la démocratie, au pluralisme, à la tolérance, au respect des opinions des autres, aux droits des personnes et des minorités religieuses. Qu'est-ce que
cela vous coûte? Les émirs, eux, appliquent leur stratégie et leur loi. Ils ne tiennent pas vraiment compte de vous et vous ne les contrôlez pas vraiment: vous les utilisez et ils vous donnent le
poids de leurs armes sans que vous en portiez la responsabilité. Confortable situation pendant que le peuple paie, au prix fort, vos calculs savants et vos subtiles distinctions entre le permis
et l'interdit, halal et haram, iajûz et la iajûz, en matière d'égorgement. [...]
«Bravo! A vous aussi qui savez si bien entretenir la confusion. Après tout, sommes-nous sûrs que les agresseurs des soeurs n'étaient pas des voleurs? Ou des
gens qui ont de bonnes raisons d'en vouloir aux étrangers, aux Français, aux chrétiens, aux religieuses? Car, enfin, que font-ils encore ici? On se sentirait presque coupable d'être encore en vie
en Algérie alors que l'on mérite tellement la mort! Ou bien encore, ces assassins sont certainement des provocateurs ou des agents du ?système?, des ?services?, de la mafia qui ont pour mission
de brouiller les pistes et de diaboliser les islamistes. Personne, évidemment, n'est plus sûr de rien ni de personne. Et c'est dans le brouillard que l'on tue et que l'on est tué.
«Bravo! A vous qui dites en lisant ces lignes: la hiérarchie s'aligne sur le pouvoir, c'est son habitude. Peu lui importe la misère du peuple pourvu que
l'institution soit sauve. Vous fermez volontairement les yeux sur les exactions des forces de l'ordre et vous rejetez la solution islamique parce que vous en avez peur. [...] Est-ce faire de la
politique que de crier son désarroi devant la terreur? Est-ce prendre le parti des éradicateurs que de dénoncer la violence aveugle et, qui plus est, exercée au nom de Dieu?
«Bravo à tous! Et, au fond, merci. Car vous nous rappelez des choses importantes que, dans notre drame quotidien, nous risquons d'oublier.
«- On ne peut défendre une cause juste avec des moyens sales. [...]
«- Ne mêlons pas Dieu à nos conflits humains. Laissons Dieu être Dieu et ne nous prenons pas trop vite pour Ses envoyés ou pour les exécuteurs de Ses jugements. Le jugement ne nous appartient
pas. [...]
«- Par-dessus tout, nous redécouvrons l'évidence que notre foi nous donnait de tenir avec Jésus-Christ: sans le respect de la personne humaine, aucun projet moral,
social, politique ou religieux ne peut emporter notre adhésion.»